Les forêts anciennes


Les changements des surfaces forestières

  • Les premières estimations : des chiffres peu précis, difficiles à interpréter

  • Les premières évaluations statistiques des surfaces forestières remontent au 18ème siècle. Elles sont liées à un contexte de crise d’approvisionnement en bois, sensible jusqu’à la révolution industrielle, au 19ème siècle. Ces données chiffrées restent cependant sujettes à question, car les auteurs ne précisent pas la définition qu’ils donnent à la forêt (surfaces, densités minimales, composition…) et les méthodes employées. Faute de données solides, les valeurs avancées correspondent encore à des fourchettes très larges : 6,8 millions d’hectares pour Vauban en 1707, plus de 15 millions d’hectares pour le marquis de Mirabeau en 1750.
    La première enquête statistique générale est lancée en 1783 par l’intendant de finances Bonnaire de Forges, grand maître des forges de France. Elle porte sur les surfaces boisées, la consommation des communautés d’habitants et des établissements industriels. La Révolution empêche malheureusement l’aboutissement des travaux et seules des données locales nous sont parvenues.. En 1789, en l’absence de données de synthèse, l’agronome Arthur Young tente une première estimation de la surface forestière à partir des données de la carte de Cassini, mais ses méthodes d’échantillonnage restent inconnues. Il évalue alors la surface forestière à plus de 8 millions d’hectares, soit 16,7 % du territoire national.

    Les premières estimations sérieuses apparaissent durant la période révolutionnaire. En 1791, avec des méthodes probablement similaires à celles d’Arthur Young, l’ancien grand maître des forêts de Champagne Telles d’Acosta obtient 6,4 millions d’hectares, soit 12,4 % du territoire. Ces chiffres sont corroborés par les enquêtes menées par la Constituante. On notera que si les forêts domaniales et communales sont alors assez bien évaluées, l’estimation des surfaces en forêt privée reste encore très approximative.

    Il faut attendre la Restauration pour voir apparaître les premières statistiques générales, établies à partir des données cadastrales. La généralisation du cadastre parcellaire dit « napoléonien », entre 1807 et les années 1820, permet de disposer d’une évaluation de la nature fiscale de la propriété non bâtie, notamment des terres classées en bois. Entre 1821 et 1834, Pierre-Etienne Herbin de Halle, chef de bureau à l’Administration des forêts, publie un Mémorial statistique et administratif des forêts du royaume, qui apporte un bilan précis à l’échelle de chaque département. La surface forestière avoisinerait alors 6,7 millions d’hectares, soit 12,6 % du territoire. A cette époque, la France n’intègre pas encore Nice et la Savoie. En 1829, un ancien arpenteur-vérificateur des Eaux et Forêts, Faiseau-Lavanne, fait paraître des Recherches statistiques sur les forêts de France, qui présentent des résultats très proches (6,7 millions d’hectares, soit 12,7 % du territoire).

    Ces statistiques confirment bien que la période 1790-1840 constitue l’étiage de la superficie forestière en France. Elles tendent aussi à montrer que la période révolutionnaire, l’Empire et la Restauration n’ont pas généré une régression globale des surfaces, les zones de plantations compensant les secteurs de déboisement. Cette période a, par contre, conduit à une redistribution importante de la propriété forestière, suite à la vente des biens du clergé, des biens des émigrés, puis des bois nationaux1.

  • De la Statistique générale de France à l’Inventaire forestier national

  • A partir de 1840, la création de la Statistique générale de France (SGF) et les enquêtes décennales de la Statistique agricole de la France, permettent d’avoir des données moins ponctuelles et plus fiables, à partir de données communales. La Statistique des forêts, issue du premier Annuaire statistique de la France publié en 1878, évalue les surfaces forestières à plus de 9 millions d’hectares, soit 17 % de la surface du territoire de l’époque. Une grande synthèse statistique est aussi publiée en 1912 par le directeur général des Forêts Lucien Daubrée, sous le titre de Statistique et atlas des forêts de France. Cette statistique propose une cartographie des forêts, selon le type de propriété, mais elle reste élaborée à l’échelle départementale. Dans une France amputée de l’Alsace et de la Lorraine, Daubrée évalue alors les surfaces boisées à 9,8 millions d’hectares, soit 18,3 % du territoire. Ces chiffres confirment un mouvement général de boisement entamé depuis plusieurs décennies. Ce mouvement est issu d’un contexte nouveau d’exode rural, entamé depuis les années 1830-1840. Dans certaines régions, l’abandon des terres les moins riches peut conduire à des accrues, c’est-à-dire à un boisement naturel. C’est le cas notamment de l’abandon de certaines terres agricoles, de châtaigneraies et de subéraies des Alpes du sud, des Cévennes et des piémonts pyrénéens. Mais la progression de la forêt est aussi issue d’un important mouvement de boisement, pour mettre en valeur les terres pauvres de Champagne, de Sologne ou des Landes de Gascogne, comme pour réduire le risque d’érosion des dunes littorales (Aquitaine, Bretagne, Pas-de-Calais…) ou des terrains de montagne (politique de Restauration des terrains de montagne, RTM).

    La première cartographie générale à grande échelle (i.e. à l’échelle locale) des forêts françaises est permise par les travaux de l’Inventaire forestier national (IFN). L’IFN est créé en 1958. Il est issu du contexte de la reconstruction et de la croissance des Trente Glorieuses, période où la forte demande en matériaux conduit à des tensions et des inquiétudes sur le marché du bois. Il s’agit alors d’évaluer avec précision la ressource, pour mieux la mobiliser. Jusqu’en 2004, l’inventaire est effectué par département, avec un intervalle de retour de 10 à 12 ans. Il repose sur l’interprétation de photographies aériennes, confortées par des relevés répartis uniformément sur le terrain, portant sur la dendrométrie, la structure et la composition des peuplements. Depuis 2004, cette méthode est remplacée par une évaluation annuelle, sur l’ensemble du territoire, par sondage. En 2012, l’IFN a fusionné avec l’Institut géographique national (IGN), le nouvel établissement portant le nom d’Institut national de l’information géographique et forestière. Les campagnes d’inventaire de 2009-2013 concluent à un boisement sur 16,5 millions d’hectares, soit 30 % du territoire métropolitain.



Références bibliographiques

  • Brenac L., 1984. Connaissances statistiques des forêts françaises avant l’Inventaire forestier national, Revue forestière française, vol. 36, n° 1, pp. 77-90

  • Buridant J., 2008. Le premier choc énergétique : la crise forestière dans le nord du Bassin parisien, début XVIIIe-début XIXe siècle, Université de Paris IV-Sorbonne : Habilitation à diriger des recherches, t. I, pp. 75-81 et t. II, pp. 232-237

  • Cinotti B., 1996. L’évolution des surfaces boisées en France : proposition de reconstitution depuis le début du XIXe siècle.. Revue forestière française, vol. 48, n° 6, pp. 547-562

  • Devèze M., 1966. Les forêts françaises à la veille de la Révolution de 1789. Revue d’histoire moderne et contemporaine, pp. 241-272

  • Dupouey J.-L., Bachacou J., Cosserat R., Aberdam S., Vallauri D , Chappart G., Corvisier de Villèle M.-A., 2007. Vers la réalisation d'une carte géoréférencée des forêts anciennes en France. Le monde des cartes, n°191, pp. 85-98

  • Rousseau P., 1990. L’évolution des forêts françaises métropolitaines d’après les statistiques forestières, Revue forestière française, vol. 42, n° 1, pp. 56-65

  • Vallauri D., Grel A., Granier E., Dupouey J.-L., 2012. Les forêts de Cassini. Analyse quantitative et comparaison avec les forêts actuelles. Rapport WWF/INRA, Marseille, 64 p. + CD













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