Les forêts anciennes


Les enjeux autour des forêts anciennes


  • Un retour de la Gaule chevelue ?

  • On entend fréquemment dire que la France n'a jamais été aussi boisée qu’actuellement, ce qui est une réalité si l’on considère la forêt selon sa définition du dictionnaire Larousse, « une vaste étendue plantée d’arbres » : rien que dans les décennies 1980-1990, la surface forestière nationale a progressé en moyenne de 73 000 ha par an selon l’Inventaire Forestier National (IFN1). De là à considérer que l’antique sylve a progressé, il n’y a qu’un pas à franchir, qui serait pourtant une erreur. Car si la forêt progresse, c'est que des terres autrefois cultivées sont retournées à la forêt après une phase de déprise agricole, alors même que, souvent, dans le même temps, des terres jadis boisées sont défrichées pour répondre aux besoins nouveaux de l’agriculture, de l’urbanisation, ou des infrastructures de transport.

  • Changements d’usage des terres : une composante sous-estimée du changement global

  • La récente progression de la surface forestière française n’est qu’une manifestation des modifications d’usage des terres, l’une des composantes trop souvent négligée de ce qu'il est convenu d'appeler « changements globaux ». Dans ce domaine, bien que le réchauffement climatique occupe le devant de la scène, d'autres facteurs au moins aussi importants, du moins jusqu’ici, comme les changements d'usage des terres, la fragmentation des habitats, les invasions biologiques ou les retombées atmosphériques d'azote peuvent interagir avec lui et aggraver ses effets sur la biodiversité et le fonctionnement des écosystèmes, donc sur les biens et services rendus aux sociétés humaines. La progression de la surface boisée en France s’inscrit dans une tendance générale en Europe (Sitzia et al., 2010), où 2,9 millions d'hectares de forêts sont apparus entre 1990 et 2000 (une tendance que l’on retrouve aussi en Amérique du nord ; Flinn & Vellend 2005).

  • L’émergence du concept de « forêt ancienne »

  • Constatant que la biodiversité végétale et le fonctionnement des écosystèmes forestiers étaient fortement influencés par la durée depuis laquelle un terrain était boisé, une attention particulière a été portée à l’ancienneté des états boisés. En quelques décennies, en particulier suite aux travaux du britannique Georges Peterken (1981), le concept de « forêt ancienne » (qui s’oppose à celui de « forêt récente ») s’est imposé dans la littérature scientifique (Hermy & Verheyen 2007).
    Qu'est-ce qu'une forêt ancienne ? Il y a souvent une confusion entre forêt « ancienne » et forêt « naturelle » ou « primaire ». Une forêt ancienne est une forêt établie sur un sol dont la continuité de l’occupation forestière est attestée depuis plusieurs siècles sans interruption. La date de référence change d'un pays à l'autre, en fonction des documents historiques disponibles. Par exemple, si pour la Grande-Bretagne des cartes sont disponibles pour le 17ème siècle, pour la France la carte de Cassini ne date que de la fin du 18ème siècle, pour le sud de la Suède les cartes fiables les plus anciennes ne datent que du début du 19ème siècle. Le caractère ancien ou récent d'une forêt est indépendant du fait qu'elle soit gérée ou non. Une forêt gérée de manière intensive peut être une forêt ancienne, pourvu que le sol ait été continuellement boisé depuis plusieurs siècles. Par opposition, une forêt récente est une forêt établie sur un sol anciennement cultivé ; elle est donc la manifestation d'un changement d'usage du sol.

  • Une forêt ancienne n’est pas une forêt « primaire »

  • Il ne faut pas confondre forêt ancienne et « vieille forêt ». Alors que le concept de forêt ancienne renvoie à la continuité forestière d'un sol, celui de vieille forêt (ou forêt « en évolution naturelle ») renvoie à une forêt soustraite à toute influence significative de l'homme depuis longtemps (quelques dizaines d’années à plusieurs siècles) et qui répond à certains critères de naturalité1 et ce, quel que soit son origine et son ancienneté. Par opposition, une « jeune » forêt est une forêt dont l’âge des arbres est faible à modéré, du fait de la récente afforestation (spontanée ou issue de plantations) ou parce que le vieillissement est empêché par la gestion forestière et ce, que la forêt soit récente ou ancienne. Une vieille forêt se reconnaît à la présence d'espèces et de communautés liées aux différentes phases sylvigénétiques et, en particulier, à la présence de phases de sénescence du peuplement forestier. Cette définition porte ainsi sur la qualité et sur la quantité des habitats intra-forestiers. Certaines espèces emblématiques, comme, par exemple, le pic mar, le pic-prune, l’épipogon aphylle, le dicrane vert, ou le lichen Lobaria pulmonaria, sont souvent considérés comme des indicateurs de naturalité.

  • La difficile enquête pour trouver les forêts anciennes françaises

  • En France on estime que le minimum forestier fut atteint vers 1830. En première approximation et de manière relativement spéculative, on estime souvent que les bois présents à cette date devaient l’être depuis longtemps ; ils pourraient alors être qualifiés de forêts anciennes. A contrario, les terres qui se sont boisées depuis cette date correspondent indubitablement à des forêts récentes. Pour la France, la carte d’envergure nationale la plus ancienne permettant de reconstituer l’état boisé ou non des terres est la carte de Cassini. Malgré ses imprécisions et le fait que les petits bois n'y aient pas été représentés, c'est un document utile pour apprécier le couvert forestier national à l'aune de la Révolution française (Vallauri et al., 2012). De manière beaucoup plus précise, on peut tenter de reconstituer l'histoire du couvert forestier à l'aide de documents d'archives, comme des plans cadastraux ou des cartes anciennes (et, notamment, les Cartes d’Etat major du 19ème siècle). Cependant, il s'agit là d'une tâche de longue haleine, qui n'est guère réalisable que sur des secteurs géographiques restreints. C'est en se livrant à ce type de reconstitution que l'on s'aperçoit qu’il existe une très forte variabilité interrégionale, même si la France n'a effectivement jamais été autant boisée depuis au moins l’époque médiévale. Par exemple, la surface forestière est restée beaucoup plus stable en zone de plaine qu'en zone de montagne, où elle a beaucoup progressé suite à l'exode rural et à la déprise agricole qui a suivi. Surtout, là où la surface forestière est restée stable, la surface de forêt ancienne, elle, a souvent fortement régressé, témoignant d'un important degré de rotation dans l'usage des terres : les massifs forestiers anciens ont continué à être déboisés, tandis que d'anciennes terres agricoles sont retournées à la forêt (Jamoneau et al., 2010 ; De Keersmaeker et al., 2015). Un même massif forestier actuel peut d’ailleurs être constitué de parties anciennes et de parties récentes, plus ou moins assemblées en mosaïque, par exemple lorsque des clairières culturales se sont reboisées.

  • Des enjeux pour la biodiversité…

  • C’est la biodiversité végétale qui a focalisé le plus d’attention. Les différences floristiques entre forêts anciennes et forêts récentes ont fait l'objet de nombreux travaux, principalement en Europe et en Amérique du Nord. Une forêt ancienne se caractérise par la présence, voire la dominance, d'espèces dont les capacités de colonisation sont limitées : entre 20 cm et 1 m par an, avec la quasi incapacité de coloniser un fragment forestier récent distant de plus de 200 m d'une population source. Des listes d'espèces de forêts anciennes ont été dressées pour plusieurs pays d'Europe (Hermy et al. 1999), parmi lesquelles on trouve des espèces communes de nos forêts, comme l'anémone des bois, le muguet, la jacinthe des bois, la parisette à quatre feuilles, l’ail des ours, l’oxalide, le maïanthème, qui ont toutes une très faible capacité colonisatrice. Les forêts récentes sont au contraire caractérisées par des espèces à forte capacité de colonisation, souvent banales, comme, par exemple, la véronique à feuilles de lierre, le gaillet gratteron, la houlque molle ou l'ortie (Hermy & Verheyen, 2007). Beaucoup d’espèces de forêts anciennes ont comme vecteur de dispersion les fourmis (myrmécochorie) ou la gravité (barochorie), tandis que les espèces de forêts récentes sont plutôt dispersées par endo- ou par ectozoochorie. La reconstitution post-culturale de la forêt est un processus lent, qui prend plusieurs siècles, voire davantage. Par exemple, d’anciens champs gallo-romains hébergent aujourd’hui une végétation forestière qui porte encore les traces de ces usages anciens du sol (Dupouey et al., 2002). Ce processus est très dépendant de la densité forestière environnante, d’où d’importantes variations inter-régionales (De Frenne et al., 2011). Par ailleurs l'immense majorité des espèces de forêts anciennes n'a pas de banque de graines permanente dans le sol (Decocq et al., 2004a ; Hermy & Verheyen, 2007) et les banques de graines transitoires ne survivent guère à un épisode de mise en culture. Ces espèces sont en plus très sensibles aux pratiques sylvicoles (Decocq et al., 2004b). Il est donc crucial de mettre l’effort de conservation sur les forêts anciennes qui ont subsisté pour préserver durablement ces espèces.

  • …et pour les services écosystémiques rendus pas cette biodiversité !

  • Les usages anciens des terres modifient fortement les propriétés physico-chimiques et microbiologiques des sols (Verheyen et al., 1999), ce qui retentit sur la biodiversité forestière, mais aussi sur le fonctionnement de l’écosystème et, donc, sur les services écosystémiques délivrés aux sociétés humaines. Par exemple, les anciennes pratiques agricoles et pastorales sont connues pour accroître la fertilité des sols via une augmentation des teneurs en azote et en phosphore, y compris longtemps après que la forêt ait recolonisé les terrains abandonnés. Il en résulte une vitesse de croissance et une productivité plus élevée en forêt récente qu’en forêt ancienne (Freschet et al., 2014). Les capacités de stockage de carbone par les sols et la biomasse forestière, cruciales en contexte de hausse continue des teneurs atmosphériques en CO2, sont également fortement influencées par l’ancienneté de l’écosystème forestier.

  • Et les autres usages du sol ?

  • Il n’y a pas que des terres anciennement cultivées qui sont retournées à la forêt. Des sites aujourd’hui forestiers correspondent à d’autres types d’usage ancien, notamment des zones jadis fortement anthropisées (Dupouey et al., 2002) :
    • des habitats humains désaffectés. Une étude menée en forêt de Compiègne a montré que les anciens sites gallo-romains hébergeaient de nombreuses espèces eutrophiques, neutrophiles et cryptogéniques, tandis que dans la forêt environnante se trouvaient les espèces dites de forêts anciennes (Plue et al., 2008). Des sites complètement artificiels, comme les mottes castrales (époque médiévale), hébergent une flore rudérale qui contraste toujours avec le reste de la végétation forestière, même près de mille ans après leur abandon (Closset-Kopp & Decocq, 2015). • des anciennes voies de communication. Les réseaux viaires sont des lieux de passage intensif, pour l’homme, mais parfois aussi pour les animaux. Milieux fortement anthropisés, ils sont des sites privilégiés pour l’implantation et la naturalisation d’espèces plus ou moins exotiques qui pourront éventuellement coloniser les milieux adjacents. D’anciennes routes aujourd’hui recolonisées par la forêt peuvent ainsi avoir servi de point d’entrée de certaines espèces dans la forêt. Par exemple, l’ancienne voie romaine Orléans-Sens qui traverse la partie méridionale de la forêt domaniale d’Orléans héberge une flore calcicole très originale, quasi absente du reste de la forêt dont la tonalité générale est plutôt acidiphile (Ghestem et al., 2003). La petite pervenche y forme de large tapis uniquement cantonnés à cette ancienne voie romaine. A l’échelle du massif, cette ancienne route représente un « hotspot » de biodiversité.
    Les paysages forestiers conservent la mémoire des usages anciens au travers d’artéfacts variés. Il est donc important d’avoir la connaissance la plus exhaustive possible et à la résolution spatiale la plus fine possible pour comprendre la biodiversité contemporaine et les services écosystémiques qu’elle délivre. Cela passe par la cartographie des usages anciens du sol.

  • De la nécessité de préserver les forêts anciennes

  • La conservation des forêts anciennes est aussi importante que celle des dernières forêts « naturelles ». Seul habitat de qualité pour un grand nombre d’espèces forestières, elles sont soumises à diverses pressions anthropiques : destruction, fragmentation, réchauffement climatique, eutrophisation (enrichissement en azote), changement de sylviculture, etc. Une biodiversité aujourd’hui « ordinaire » en dépend pour sa survie ; si une attention particulière n’est pas portée à ces forêts, cette biodiversité pourrait devenir extraordinaire à terme. Il importe donc de porter à connaissance la valeur de ces forêts anciennes au sein des paysages anthropisés et de bien connaître la localisation des forêts anciennes pour éviter leur éventuelle dégradation ou remplacement par d’autres types d’usage. Dans le contexte d’intensification des prélèvements de bois, il faut aussi s’assurer que les pratiques de gestion ne fassent pas disparaître les espèces de forêts anciennes.


Références citées
  • Closset-Kopp D., Decocq G., 2015. Remnant artificial habitats as biodiversity islets into forest oceans. Ecosystems, vol. 18, pp. 507-519

  • De Frenne P., Baeten L., Graae B.J., Brunet J., Wulf M., Orczewska A., Kolb A., Jansen I., Jamoneau A., Jacquemyn H., Hermy M., Diekmann M., De Schrijver A., De Sanctis M., Decocq G., Cousins S.A.O., Verheyen K., 2011. Interregional variation in the floristic recovery of post-agricultural forests. Journal of Ecology vol. 99, pp.600-609.

  • Decocq G., Valentin B., Toussaint B., Hendoux F., Saguez R., Bardat J., 2004a. Soil seed bank composition and diversity in a managed temperate deciduous forest. Biodiversity and Conservation vol. 13, pp.2485-2509.

  • Decocq G., Aubert M., Dupont F., Alard D., Saguez R., Wattez-Franger A., de Foucault B., Delelis-Dusollier A., Bardat J., 2004b. Plant diversity in a managed temperate forest: understory response to two silvicultural systems. Journal of Applied Ecology vol. 41, pp. 1065-1079.

  • De Keersmaeker, L., Onkelinx, T., De Vos, B., Rogiers, N., Vandekerkhove, K., Thomaes, A., De Schrijver, A., Hermy, M. & Verheyen, K., 2015. The analysis of spatio-temporal forest changes (1775-2000) in Flanders (northern Belgium) indicates habitat-specific levels of fragmentation and area loss. Landscape Ecology, vol. 30, pp. 247-259

  • Dupouey J.-L., Dambrine E., Laffite J.-D., Moares C., 2002. Irreversible impact of past land use on forest soils and biodiversity. Ecology vol. 83, pp.2978-2984.

  • Flinn K.M., Vellend M., 2005. Recovery of forest plant communities in post-agricultural landscapes. Frontiers in Ecology and the Environment vol. 3, pp.243–250.

  • Freschet G.T., Östlund L., Kichenin E., Wardle D.A., 2014. Aboveground and belowground legacies of native Sami land use on boréal forest in northern Sweden 100 years after abandonment. Ecology 95, pp. 963-977.

  • Ghestem A., Botineau M, Froissard D, Hourdin P., 2003. La voie romaine d’Orléans à Sens : analyse de son impact sur la flore forestière et comparaison avec la flore des vestiges gallo-romains limousins. Travaux d’Archéologie Limousine vol. 23, pp. 17-28

  • Hermy M., Verheyen K., 2007. Legacies of the past in the present-day forest biodiversity: a review of past land-use effects on forest plant species composition and diversity. Ecological Research vol. 22, pp.361–371.

  • Hermy M., Honnay O., Firbank L., Grashof-Bokdam C., Lawesson J.E., 1999. An ecological comparison between ancient and other forest plant species of Europe, and the implications for conservation. Biological Conservation vol. 91, pp.9–22.

  • Jamoneau A., Chabrerie O., Moron E., Saguez R., Decocq G. 2010. Biogéographie historique et diversité végétale des massifs forestiers en Picardie. In : Galochet M. & Glon E. (coord.). Des milieux aux territoires forestiers : itinéraires biogéographiques. Artois Presses Université, pp. 67-84.

  • Peterken G. 1981. Woodland conservation and management. Chapman and Hall, London.

  • Plue J., Hermy M., Verheyen K., Thuillier P., Saguez R., Decocq G. 2008. Persistent changes in forest vegetation and seed bank 1,600 years after human occupation. Landscape Ecology, vol. 23, pp.673-688.

  • Sitzia, T., Semenzato, P., Trentanovi, G., 2010. Natural reforestation is changing spatial patterns of rural mountain and hill landscapes: A global overview. Forest Ecol Manag 259, 1354-1362.

  • Vallauri D., Grel A., Granier E., Dupouey J.-L., 2012. Les forêts de Cassini. Analyse quantitative et comparaison avec les forêts actuelles. Rapport WWF/INRA, Marseille, 64 p. + CD

  • Verheyen, K., Bossuyt, B., Hermy, M. & Tack, G. (1999) The land use history (1278-1990) of a mixed hardwood forest in western Belgium and its relationship with chemical soil characteristics. Journal of Biogeography, 26, pp. 1115-1128











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