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Grands vents et patrimoine arboré - XVIIe-XXe siècles.

Coordinateur(s)
Andrée Corvol-Dessert, GHFF (Groupe d'Histoire des Forêts Française

L'action des grands vents sur le patrimoine arboré est envisagée à partir du XVe siècle grâce aux chroniques, mémoires et livres de raison, mais son étude débute vraiment avec la seconde modernité (deux derniers siècles de l'Ancien Régime) car la documentation archivistique consécutive à l'ordonnance de 1669 contient des séries continues qui indiquent le nombre et la valeur des chablis. Cette source croisée avec d'autres qui l'éclairent ou la relayent quand elle fait défaut permet d'appréhender les quatre points suivants jusqu'à l'époque contemporaine :

  • les caractères des souffles perturbateurs et la place de ces aléas météorologiques dans un ensemble climatique ;
  • les dégâts que provoquent de tels évènements sous l'angle paysager comme aux plans matériels et financiers ;
  • la perception que s'en forgent les autorités d'une part, les populations de l'autre, que ces habitants aient ou non pâti de la catastrophe ;
  • les mesures, enfin, qu'impose la circonstance, qu'elles soient arrêtées par le pouvoir public ou spontanément adoptées par les populations.


Cette gestion des risques à court et moyen terme ne résume pas à elle seule la totalité des pratiques dans l'après sinistre. En effet, le compte-rendu décrivant la tempête, terme générique pour ces grands vents, et ses répercussions, celles-ci l'emportant sur celles-là, apparaît dans les médias du XIXe et du XXe siècle. Ces articles, ces images contribuent à la mémorisation du fléau. Ce processus influence les politiques de prévention. Il influence également les choix dans l'indemnisation. L'aide accordée est fonction de la publication des pertes, de leur lisibilité en quelque sorte. Cette importance une fois connue de tous, et pas seulement des victimes et de l'autorité locale, incite les pouvoirs publics à réfléchir sur les méthodes qui empêcheraient le retour de telles catastrophes ou qui en atténuerait les conséquences.

Cependant les dégâts que la tempête occasionne au patrimoine arboré, commun ou privé, sont plus tardivement et moins considérés que ceux qu'elle occasionne aux fruits et aux moissons, dégâts au demeurant plus aisé à évaluer. De même, ce type de calamités offre à l'historien peu de traces écrites comparées au monceau de papiers légués par les administrateurs, les administrés, les assurés et les experts suite à incendie ou à inondation. Au reste, les quatre acteurs acceptent d'être partenaires pour élaborer un programme de surveillance et de préservation, et pour informer la population intéressée quant aux précautions à prendre avant le déclenchement du sinistre et lorsque le sinistre est déclaré. Rien de semblable ici.

En effet, les "météores", terme ancien englobant toutes les manifestations venues du ciel, c'est-à-dire les précipitations (neige, pluie, crachin, bruine), les condensations au sol (gelée, givre, verglas, glace), les condensations hors sol (brume, brouillard, grésil, grêle), les déplacements d'air (brise, rafale, orage, ouragan, les trois derniers mots étant communément qualifiés d'orvales, mot synonyme ou presque de forces naturelles déchaînées...), les météores donc, ne relèvent pas des hommes. Au reste l'idée est très récente quant à la possibilité non d'éradiquer les vents violents mais d'en freiner ou d'en dévier le flux, d'en réduire aussi l'impact grâce au façonnement des peuplements sylvicoles jugés vulnérables an raison de leur localisation ou de leur composition.

Cette inégalité dans les réactions autochtones comme dans les analyses des gouvernants et, par conséquent, dans la documentation archivistique pose plus que des problèmes au chercheur : elle est problème en soi ; elle justifie la présente étude, assurément mieux dotée au chapitre "chablis à calculer" qu'au chapitre "risques à prévenir", au chapitre "patrimoine forestier" qu'au chapitre "patrimoine arboré". Pourtant l'expression "patrimoine arboré" a été préférée à celle de patrimoine forestier, qu'elle recouvre et intègre bien évidemment. La décision en a été doublement motivée :

  • les descriptifs anciens commencent par la ville. Ils brossent en premier la ruine des édifices religieux, celle ensuite des édifices civils. Ils traitent ensuite de la dégradation des promenades plantées, à l'intérieur des villes, sur le haut des remparts généralement, à leur périphérie aussi, là où sont les "mails", terrains qui accueillirent d'abord les jeux de paume puis les jeux de boules : ces espaces ourlaient les confins des faubourgs et recevront au XIXe siècle les bâtiments des grandes institutions signalées par des rideaux d'arbres ornementaux. Ces descriptifs terminent par les forêts voisines, à condition qu'elles aient été affectées à la fourniture de bois d'œuvre et de feu de la cité.
  • Les sources ne permettent guère de saisir le phénomène chablis sur la très longue durée, cinq siècle ou presque, pour les forêts évoluant hors de la sphère d'influence d'une ville : dans des cas, les renseignements essentiels à la thématique retenue demeurent sommaires et disparates, du moins jusqu'aux alentours de 1880-1890. Le changement qu'apportent des décennies témoigne d'un autre regard sur le fléau. L'enquête entreprise révèle ainsi comment la notion de patrimoine annexa au domaine des construction celui des grands ligneux ; et pourquoi elle finit par englober tout arbre, qu'il fut en milieu urbain ou en milieu rural, après n'avoir été attachée qu'aux arbres participant "à l'aisance des citadins et à la beauté des villes".


Enfin, si les sources révèlent l'action des grands vents sur patrimoine arboré, elles ronologiquement, cas de l'ensemble aquitain et des zones montagnardes.

Inversement, des régions que les non-spécialistes imagines bocagères depuis toujours furents forestières jusqu'au XVIIIe siècle, ces de la Bretagne et du Cotentin : la transformation de la forêt en massif en forêt linéaire dérive sans doute d'une gestion peu soucieuse de développement durable, argument volontiers employé ; elle exprime aussi et davantage peut-être "l'acharnement météorique" et la volonté des hommes de remédier à ses inconvénient en cultivant l'arbre autrement.