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Cerf rusa et milieu naturel en Nouvelle-Calédonie

Coordinateur(s)
Philippe Chardonnet, CIRAD et Michel de Garine-Wichatitsky, IAC
Partenaire(s)

CNRS

Direction des Ressources Naturelles de la Province Sud

ONCFS

MNHN

Direction de Développement Economique et de l'Environnement de la Province Nord

INRA

Le Cerf rusa (Cervus timorensis russa) a été introduit sur la Grande Terre de Nouvelle Calédonie en 1870. La douzaine d’individus fondateurs s’est multipliée pour atteindre une population actuellement estimée à plus de 100 000 individus (Chardonnet 1988). Ce cervidé tropical d’origine indonésienne s’est très bien adapté aux conditions calédoniennes, et on le retrouve dans la quasi-totalité des biotopes terrestres de cette île. Or, la végétation de Nouvelle Calédonie est remarquable par son fort taux d’endémisme (voir synthèse par (Jaffré, Morat et al. 1994), et par le fait qu’elle a évolué en dehors de toute pression de pâturage par des grands mammifères jusqu’au 18ième siècle (introduction du bétail et des cochons sauvages). L’introduction de ce cervidé s’est ainsi traduite par des aspects positifs (importance économique, alimentaire et socioculturelle pour les populations locales) mais aussi par des effets négatifs (impact sur les formations naturelles et la biodiversité calédonienne, dégâts aux cultures et sur les pâturages). Le projet « Cerf rusa et milieux naturels en Nouvelle Calédonie » a pour but d’approfondir la connaissance de l’écologie de cet ongulé exotique, de manière à élaborer des outils pour le suivi et la gestion des populations sauvages de cerfs rusa et de proposer des plans de gestion adaptés aux contextes écologique et socio-économique calédoniens.

Coordonné par l’IAC/CIRAD, ce projet comporte trois volets associant les compétences de plusieurs organismes de recherche métropolitains et services techniques calédoniens. Le premier volet, a consisté à acquérir des connaissances sur l’écologie et la biologie du cerf rusa en milieux naturels. Ces travaux ont été menés sur deux sites-pilotes contrastés à la fois des points de vue écologique, sociologique et foncier. Le volet 2 a consisté en un inventaire pluridisciplinaire des situations écologique et socio-économique, permettant d’identifier, dans le volet 3, les conditions de la mise en place de plans de gestion des populations de cerfs sauvages, adaptés aux conditions calédoniennes.


Le régime alimentaire des cerfs présente plusieurs particularités originales.

La première est la prédominance des plantes introduites (dont certaines espèces envahissantes) dans le régime alimentaire de cerfs abattus dans une zone de forêt sèche/savane. Certaines plantes natives semblent présenter une résistance au pâturage par ces ongulés, ce qui constitue un élément important pour les scientifiques comme pour les gestionnaires (opérations de reboisement). Un autre point remarquable est l’importante plasticité du régime alimentaire du cerf rusa, révélée par les inventaires de gagnage et les analyses de contenus de panse. Sur le site de forêt humide/savane à Melaleuca quinquenervia la part des ligneux consommés est beaucoup plus élevée que sur le site de forêt sèche. Ces résultats suggèrent un impact potentiel plus important sur ce type de milieu où les ligneux sont majoritairement endémiques ou natifs. Ces résultats sont à confirmer par des analyses sur d’autres sites de forêts sèche et humide.. Les techniques développées au cours du projet (SPIR sur les fèces de cerfs rusa) permettront d’apprécier les proportions graminées/ligneux de manières plus rapide et économique


L’étude du comportement spatial des cerfs révèle deux points majeurs.

Les cerfs suivis présentent une fidélité au site très marquée, les animaux étant situés à proximité de leur site de capture après un an et demi de suivi. Les domaines vitaux observés sont stables dans le temps et dans l’espace (501 ± 33 ha ), malgré une tendance saisonnière à la diminution de surface entre la saison des pluies et la saison sèche.

Les relevés indiquent une préférence des cerfs pour la forêt sèche, celle-ci étant visitée plus fréquemment. Cependant, l’essentiel des localisations des cerfs correspond aux zones herbeuses (savanes à Acacia farnesiana et prairies à Heteropogon contortus), sur lesquelles les cerfs se nourrissent en majorité. La forêt sèche, qui représente moins de 12% de la zone fréquentée par les cerfs, est utilisée de manière marginale à toute heure du jour, mais sert également de refuge.

L’enquête socioculturelle sur la chasse en milieu rural souligne l’importance du cerf rusa pour les habitants de la « brousse ». La viande de cerf est l’une des principales sources de protéines animales des communautés d’origines européenne et mélanésienne. La chasse en général, et la chasse au cerf en particulier, constitue un des aspects majeurs des relations que les Calédoniens entretiennent dès leur plus jeune âge avec leur milieu naturel. Les aspects identitaires et culturels liés au cerf sont importants pour les populations rurales d’origine européenne, alors que les gibiers endémiques (notous et roussettes) jouent un rôle plus important pour les populations mélanésiennes. Mais tous sont unanimes pour demander un renforcement des contrôles et l’application de la réglementation pour lutter contre le braconnage.

Acquis en terme de transfert

Les résultats obtenus indiquent que les cerfs peuvent avoir un effet important sur les formations endémiques de Nouvelle-Calédonie, et offrent des pistes pour améliorer les modes de gestion des populations sauvages de cerfs rusa et de leurs impacts. Dans la perspective d’opérations de protection et de restauration de la forêt sèche. Les plantes natives identifiées qui présentent une « résistance naturelle » à l’abroutissement devraient être privilégiées pour augmenter les chances de succès des opérations de reboisement.

D’autre part, la mise en place de plans de gestion nécessite la définition d’unités de gestion des populations sauvages. Le domaine vital des cerfs rusa suivis est stable dans le temps et dans l’espace, de taille relativement réduite pour un cervidé de cette taille (500 ha) et il ne semble pas y avoir de mouvements saisonniers importants. Ces caractéristiques sont prises en compte dans les recommandations.

Dans la perspective de mise en place de plan de gestion, les comptages par observations visuelles directes ne sont pas réalisables dans de nombreuses zones de Nouvelle-Calédonie (milieux boisés à visibilité réduite, reliefs accidentés, sites sans pistes d’accès…), et ne sont pas indiqués comme outil de gestion cynégétique. La faisabilité d’un certain nombre d’indicateurs a été testée, fondés sur l’observation des cerfs de manière directe (Indice Kilométrique d’Abondance, poids et indices d’engraissement, taux d’infestation par des parasites,…) ou indirectes (frottis, crottes, traces d’abroutissement…). Des circuits d’indice kilométrique d’abondance ont été mis en place sur le site de Forêt Plate. Une attention particulière a été portée à un indice fondé sur l’utilisation de la végétation (dérivé de l’Indice de Pression sur la Flore mis au point sur le chevreuil en métropole). Pour les zones de forêt sèches et de savane de la côte ouest, un certain nombre de plantes « indicatrices » ont été identifiées, dont la fréquence de consommation augmente avec les densités d’ongulés. Les variations observées sont concordantes avec celles d’un indice synthétique d’abroutissement, calculé pour chacun des sites de forêt sèche inventorié à partir de la fréquence de consommation d’une quinzaine de plantes abondantes. Ces indices sont prometteurs, mais nécessiteront une validation dans des conditions contrôlées et sur d’autres sites.

Les conditions apparaissent réunies pour mettre en place des plans de gestion cynégétique adaptés aux conditions locales. Ils devront être négociés. C’est dans cette optique que les contacts ont été pris avec les acteurs de la gestion du cerf sur les sites pilotes. L’organisation de chasses expérimentales et la mise au point d’outils de suivi-évaluation des populations constituent des étapes qui devraient permettre, à terme, de finaliser ces plans de gestion avec les services provinciaux compétents.

L’utilisation de ces résultats pour la gestion des populations sauvages de cerfs rusa dépendra des décisions prises par les « usagers » du cerf rusa, qui englobent des acteurs aux intérêts parfois contradictoires : propriétaires, représentants des collectivités locales et provinciales, chasseurs, éleveurs, gestionnaires de l’environnement…. S’il semble y avoir un consensus sur la nécessité de mieux contrôler la chasse, les décisions concernant la mise en place de plans de gestion cynégétique à une échelle locale sont soumises à des enjeux politiques, fonciers et économiques complexes.