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La chasse en Guyane aujourd'hui : vers une gestion durable ?

Coordinateur(s)
Pierre Grenand, IRD
Partenaire(s)

CIRAD-EMVT

CNRS

Université de la Rochelle

Association Kwata

ONCFS

ONF-ENGREF

Université Stellenboschen

Université des Antilles et de la Guyane

La chasse est un objet de recherche hautement symbolique. Dans le contexte de la Guyane, elle devient, avec les activités aurifères, une des composantes du débat autour de notions telles que la préservation de l'environnement ou le respect de la spécificité locale. Ces notions ont pour toile de fond un fort pluralisme culturel, sous jacent aux débats politiques et économiques qui agitent la région.
Dans ce contexte, l'objectif essentiel est — au sein d'une politique globale de l'environnement guyanais — d'aboutir à une gestion permettant d'assurer la durabilité de la ressource gibier et par conséquent de garantir son exploitation raisonnée. Afin d’apporter une aide à la décision des autorités compétentes, nous avons tenté de répondre aux trois questions suivantes :

  • Quel est l'état de la ressource ? Cette approche biologique et écologique visait à caractériser l'état des populations animales, non seulement dans les zones chassées de façon plus ou moins intensive, mais aussi dans des zones libres de toute chasse.
  • Qui chasse quoi ? Où, comment, quand et pourquoi ? Nous avons mené une enquête socio-anthropologique sur les pratiques de chasse, leurs fondements historiques et leurs finalités socio-économiques contemporaines.
  • Comment gérer la chasse et la ressource ? À travers les enquêtes réalisées au cours des approches ci-dessus, il s'est agi de mettre en valeur les tendances évolutives de la chasse au cours des vingt dernières années et de montrer la place qu'elle occupe actuellement dans les cultures et l'économie de la Guyane.

Résultats

1 - Évolutions récentes de la chasse et perspectives

Des enquêtes qualitatives, sociologiques et anthropologiques, ont été menées de façon intensive afin de cerner la pratique et la perception actuelles de l'activité cynégétique. Au-delà, il était important d'évaluer l'évolution des pratiques de chasse et des aspects culturels qui s'y rattachent. La chasse est dédiée à la subsistance, de nombreuses espèces sont chassées et cette diversité de choix renvoie à un système social cohérent et des choix alimentaires de nature essentiellement culturels. La chasse devient de plus en plus commerciale et, visant à une rentabilisation immédiate, s’attache à peu d’espèces, de préférence de grande taille. La courbe des prises vendues croît de manière exponentielle.

La raréfaction des gros gibiers devient de plus en plus évidente. Leur chasse commerciale, de moins en moins rentable, disparaît. On observe alors, chez les populations pratiquant encore un minimum d’autosubsistance, l'augmentation de la chasse aux petites espèces pour des raisons vitales.

En dehors des quelques communautés du sud de la Guyane, la chasse de subsistance est devenue une source secondaire d'alimentation pour les différents groupes culturels peuplant le département. A contrario, la chasse professionnelle, qui n'est que très rarement une activité exclusive, est plus importante dans le nord de la Guyane. Il s’agit le plus souvent, soit d’une activité assurant un revenu principal, soit d’une activité d'appoint, les chasseurs pratiquant d'autres activités qu’elles soient de subsistance ou temporaires rémunérées.

Dans le nord du département, les enquêtes révèlent que la chasse professionnelle est un créneau économique principalement occupé par des populations migrantes, le plus souvent en situation illégale, qu'il s'agisse de Brésiliens, de Noirs Marrons de Surinam ou d'Amérindiens du Brésil. Cette situation s’est mise en place au cours des quinze dernières années, cette précarité constituant l’un des problèmes de fond les plus préoccupants dans le cadre d'une organisation de la filière gibier.
Notre étude a également permis d'établir une typologie des chasseurs selon les régions, tenant compte aussi bien de l'intensité de la pratique cynégétique et de ses caractéristiques socio-économiques que de son évolution. En dépit de différences très nettes, la fréquentation d'un même territoire de chasse partagé par plusieurs populations relevant d’identités très diversifiées, devient la règle en Guyane.

Le changement technique, surtout marqué par l'adoption des armes à feu et des transports motorisés, n'influe pas directement sur l'éventail des gibiers chassés, mais a modifié à la hausse l'importance des tonnages et réduit le temps de capture.
Alors qu’un chasseur seul permet d’optimiser les captures, c’est la chasse en groupe qui est préférée par l’ensemble des chasseurs guyanais. Ce constat indique que la chasse envisagée comme pratique culturelle conserve une forte dimension sociale. Par ailleurs, la notion d'excès est formellement condamnée et sa transgression sanctionnée par des atteintes magiques.
On constate une évolution dans le choix des espèces chassées chez la plupart des communautés enquêtées. Deux facteurs pourraient intervenir :

  • la rentabilisation du prix de la cartouche, qui conduit à resserrer le nombre d’espèces abattues et à laisser de côté les petites prises (oiseaux et petits mammifères) ;
  • le changement des habitudes et représentations alimentaires (en particulier le moindre intérêt pour les primates, de plus en plus perçus comme trop anthropoïdes).

Certaines communautés sont plus consommatrices de gibiers que d'autres. Les populations afro-américaines s'urbanisent et chassent de moins en moins ; le développement de la chasse commerciale semble corrélé à ce changement sociologique. Néanmoins les comportements des chasseurs urbains, créoles et métropolitains, restent insuffisamment documentés.

En conclusion, les différents faciès de chasse sont conditionnés par des facteurs socio-économiques conjoncturels. Par ailleurs, les chasseurs se défient de la mise en place d'aires protégées, perçue comme la première étape d'une interdiction de leurs activités et constatent la diminution de certaines espèces. S'ils critiquent la législation actuelle, ils ne jugent pas moins nécessaire de situer la chasse dans un cadre réglementaire..

2 - La question de la commercialisation

Dans le nord de la Guyane, la commercialisation du gibier intervient à deux niveaux : celui des marchés ou des restaurants villageois en zone rurale, et celui des restaurants et des consommateurs des trois centres urbains Cayenne, Kourou et St Laurent du Maroni.

Certaines régions sont plus soumises que d'autres à la chasse commerciale. Parmi les zones intensément chassées, on peut citer le bas et le moyen Oyapock, la moyenne et la haute Mana, le moyen Maroni et la haute Sinnamary.
Une enquête sur la commercialisation et la consommation du gibier dans le nord de la Guyane a été menée auprès des restaurateurs et des divers maillons de la chaîne d’approvisionnement en gibier de la bande côtière, principalement au niveau de Kourou et Cayenne. Le ravitaillement en gibier de ces deux agglomérations provient principalement de la Mana et du Maroni, incluant la rive surinamienne. La demande la plus forte correspond aux périodes de fêtes (Noël et Pâques pour les Créoles) et des vacances de juillet et août (touristes).

Le commerce de la viande de chasse peut être qualifié d'informel. La filière n’est pas ou peu organisée : il n'existe aucun contrat entre chasseurs et grossistes, ni entre grossistes et restaurateurs. Les transactions se font en argent liquide et les associations entre chasseurs et revendeurs sont flexibles. Le nœud de la commercialisation est constitué par les intermédiaires ; c'est cette partie de la filière qu'il conviendrait de légaliser au plus vite en l'accompagnant d'un solide cahier des charges. Le problème de la chaîne du froid, trop souvent rompue, demeure particulièrement embarrassant.

Cette enquête a également mis en évidence un facteur évolutif essentiel du commerce de viande : celui de la restauration et du tourisme. En effet, les données collectées montrent que le tourisme et la consommation de gibier pourraient devenir à court terme une question épineuse dans un contexte de développement durable de la région et plus spécifiquement d’un tourisme tourné vers la découverte de la forêt.

Les restaurateurs de ville sont les plus grands bénéficiaires du commerce de viande. Plusieurs espèces autorisées à la chasse mais interdites à la vente sont proposées dans certains restaurants (daguet rouge, caïmans, singes et anaconda). Si l’on compare les prix de la viande de chasse, qui triplent entre les zones rurales et Cayenne, il convient d’admettre que le gibier est devenu pour les urbains un produit de "prestige".

3 - L'état et la gestion des populations animales

L'objectif de cette recherche comprenait l’évaluation de l’impact de la chasse sur les populations animales considérées comme gibier. Des estimations d'abondance des principaux gibiers ont été réalisées sur huit sites chassés ou indemnes d’activité cynégétique.

Les études réalisées indiquent que les espèces gibier sont en voie de diminution dans les zones très chassées, c’est-à-dire chassées de façon constante et où la présence de chasseurs commerciaux est forte. Ce constat n’est valable que pour certaines zones essentiellement situées dans le nord du département et à une période donnée, et ne saurait être étendu à l’ensemble de la Guyane.

Il semble par ailleurs que les types de forêts, le régime des eaux et la composition floristique influent autant sur la densité de la faune que la pression de chasse ; en effet, les différentes zones non-chassées étudiées ont révélé de grandes différences entre elles.

L'ensemble des observations montre que plusieurs espèces sont sur-chassées dans la zone côtière. Les populations d'agamis, de hoccos ou de tapir sont particulièrement touchées dans des conditions de chasse moyenne à intense.

Par ailleurs, la variabilité génétique entre individus a été estimée pour sept espèces : le pécari à collier ou pakira, le pécari à lèvre blanche ou cochon-bois, le petit daguet gris ou cariacou et le grand daguet rouge ou biche rouge, le tapir et enfin deux rongeurs caviomorphes, le paca et l'agouti.

  • La faible variabilité génétique intra-espèce soutient l'hypothèse de peuplements homogènes, en tout cas à l'échelle géographique guyanaise considérée.
  • L'absence de différences génétiques indique le partage, dans l'espace guyanais, d'un même haplotype ou d'haplotypes extrêmement semblables.

 

En résumé, les résultats acquis à ce jour n’infirment pas l'existence de vastes populations réparties dans toute la Guyane et au sein desquelles les échanges génétiques sont équilibrés, ce qui constitue une information essentielle pour la mise en place de plan de gestion de la faune à l’échelle de la région Guyane.